💀🌲Helheim : Histoire, sources anciennes, symbolisme et place dans les croyances scandinaves.
- sorcellementvotre
- 24 juil.
- 20 min de lecture
Parmi les Neuf Mondes de la cosmologie nordique, Helheim est sans doute l'un des plus mystérieux et des plus mal compris de notre époque. Souvent présenté comme « l'enfer des Vikings » (pour vulgariser), il est pourtant bien différent de l'image infernale héritée de la tradition chrétienne. Dans les sources anciennes, Helheim n'est pas un lieu de supplices éternels destiné aux pécheurs, mais avant tout le royaume où séjournent la majorité des défunts ayant quitté le monde des vivants de mort naturelle.
Cette confusion provient en grande partie des interprétations médiévales et modernes. Les auteurs qui sont majoritairement chrétiens qui ont retranscrit les mythes nordiques au XIIIᵉ siècle et ont parfois employé un vocabulaire influencé par leur propre conception de l'au-delà. Car nous le savons, dans la pensée des anciens Scandinaves, la mort n'était pas envisagée comme une récompense ou une punition unique. Selon les circonstances du décès, le statut social, les liens familiaux ou encore les traditions locales, plusieurs destinations étaient possibles : le Valhalla d'Odin, le champ de Fólkvangr gouverné par Freyja, les tertres funéraires où demeuraient les ancêtres ou encore Helheim, domaine de la déesse Hel.

Dans cet article de la semaine, nous allons explorer d'abord les origines de Helheim à travers les sources médiévales islandaises, les découvertes archéologiques et les travaux des chercheurs contemporains. Nous verrons qui est réellement Hel, comment son royaume est décrit dans les Eddas, quel voyage attend les défunts qui s'y rendent et pourquoi Helheim demeure aujourd'hui l'un des aspects les plus fascinants de la spiritualité nordique.
Alors installez vous de nouveau car cette semaine je vous prépare un voyage aux confins de cette terre désolée !
I. Qu'est-ce que Helheim ?
Un nom souvent mal interprété
Le mot Helheim signifie littéralement « le domaine de Hel » ou « la demeure de Hel ». Il est composé de deux termes que nous pouvons retrouver en vieux norrois :
Hel, nom de la déesse qui règne sur le royaume des morts qui signifie "Caché". Cela pourrait être une référence à l’emplacement souterrain (bas d'Yggdrasil) et éloigné de Helheim.
Heimr, qui signifie « demeure », « maison », « foyer » ou « monde ».
Ainsi, si nous nous fions à la traduction littérale de Helheim, il désigne simplement le monde gouverné par Hel.
Pourtant, cette traduction apparemment simple cache une réalité bien plus complexe, comme beaucoup dans l'univers nordique quand il s'agit de cosmogonie ou de mythologie. Les textes médiévaux utilisent parfois les termes Hel et Helheim de manière interchangeable, tandis que d'autres passages distinguent clairement la déesse du lieu qu'elle gouverne. Cette ambiguïté explique en partie les nombreuses confusions apparues au fil des siècles.
L'étymologie du mot « Hel »
Le nom Hel provient de la racine proto-germanique haljō, qui lui même dérive du verbe helan signifiant : cacher, couvrir ou encore dissimuler.
Cette même racine a donné naissance à plusieurs mots dans les langues germaniques anciennes.
Le terme désigne donc, à l'origine, l'endroit caché où "disparaissent" les morts. Le linguiste et mythologue Rudolf Simek (philologue autrichien spécialiste des langues germaniques) rappelle que le mot Hel ne possédait initialement aucune connotation morale. Il désignait simplement le séjour des défunts, indépendamment de leur conduite durant leur vie. Notion importante à retenir pour la suite. Cette idée rejoint les travaux du spécialiste John Lindow (auteur et professeur spécialisé dans la Scandinavie médiévale et son folklore), qui souligne que les Scandinaves anciens ne concevaient pas la mort selon une opposition entre paradis et enfer, mais comme une continuité de l'existence dans différents mondes.
Autrement dit, Helheim n'était pas un lieu de condamnation, mais l'un des nombreux espaces où les morts poursuivaient leur existence d'une façon ou d'une autre.
Hel, Helheim et Niflheim : trois notions différentes confondues
L'une des confusions les plus fréquentes concerne les termes Hel, Helheim et Niflheim. Dans les adaptations modernes que nous pouvons voir passer, ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Pourtant, les sources médiévales ne sont pas aussi catégoriques.

Hel
Hel est avant tout une personne, plutôt une divinité. Elle est la fille de Loki et de la géante Angrboda ainsi que la sœur du loup géant Fenrir et du serpent géant Jormungand. Elle a hérité de l'apparence de ses parents : une moitié de son corps a hérité de l'image divine, belle, charmante et pleine de vitalité de son père Loki, tandis que l'autre moitié a hérité du corps difforme, laid, pourri et décrépit de sa mère. Son rôle consiste à gouverner les morts qui ne rejoignent ni Odin ni Freyja généralement mort de maladie ou de vieillesse en dehors des champs de bataille.
Helheim
Helheim désigne donc le royaume placé sous son autorité. C'est là que résident les personnes mortes de vieillesse, de maladie ou de causes naturelles vont se retrouver. Il est comme une sorte d'antichambre appartenant au monde de Niflheim qui se trouve derrière la rivière Gjöll qu'il faut traverser par un pont appelé Gjallarbrú et gardé par une géante. Ce serait le seul chemin pour y accéder, il porte le nom de Helveg ("Chemin des morts"). Helheim serait encore plus sombre et brumeux que Nilfheim.
Niflheim
Niflheim est quant à lui un des 9 mondes primordiaux. Son nom signifie littéralement "le monde des brumes" ou "le monde des brouillards". Déjà présent avant la création des hommes, il constitue l'une des régions originelles de la cosmologie nordique remplit de glace et de brume. Il étaient anciennement peuplé de Jötar (pluriel de Jötun, Géants) de glace.
Dans la Gylfaginning, Snorri Sturluson explique qu'Odin envoya Hel à Niflheim, où elle reçut autorité sur ceux qui mouraient de maladie ou de vieillesse. Cette formulation a conduit certains chercheurs à considérer Helheim comme une partie de Niflheim (vu plus haut), tandis que d'autres y voient deux mondes distincts mais étroitement liés. Selon John Lindow et Rudolf Simek, les sources ne permettent pas de trancher définitivement cette question. Il est donc préférable de reconnaître cette incertitude plutôt que d'affirmer une interprétation unique.
Un royaume bien différent de l'Enfer chrétien
L'une des erreurs les plus répandues consiste à présenter Helheim comme l'équivalent nordique de l'Enfer que nous pouvons retrouver dans la religion Chrétienne. Cette idée est pourtant largement absente des textes les plus anciens.
Contrairement à l'Enfer chrétien Helheim n'est pas réservé aux "pécheurs" car il n'y a ni distinction du bien et du mal, de position hiérarchique ou d'ethnie, il n'existe pas de jugement dernier individuel et la majorité des morts y sont accueillis sans notion de faute morale même si la société de l'époque pouvait présenter une certaine codification.
Les anciens Scandinaves ne cherchaient d'ailleurs pas tous à rejoindre le Valhalla qui accueillait uniquement une partie des guerriers tombés au combat, choisis par Odin, tandis que Freyja recevait une autre moitié dans son hall, Fólkvangr.
Il est important de retenir que pour tous les autres, Helheim constituait une destination normale. L'historienne et spécialiste du folklore germanique H.R. Ellis Davidson insiste sur ce point dans The Road to Hel, où elle montre que les croyances funéraires scandinaves reposaient davantage sur le maintien des liens avec les ancêtres que sur la récompense ou la punition.
=> Pour aider, cette vision de l'au-delà se rapproche davantage de celle du royaume d'Hadès dans la Grèce antique que de l'Enfer chrétien.
II. Les origines de Hel : la naissance de la gardienne des morts.
Pour comprendre réellement le lieu qu'est Helheim, il faut d'abord s'intéresser à celle qui lui a donné son nom : Hel, l'une des figures que nous pouvons qualifier des plus énigmatiques de toute la mythologie nordique.
Contrairement à l'image maléfique qui lui est parfois attribuée aujourd'hui, Hel n'est ni un démon ni une incarnation du mal. Les textes anciens la présentent avant tout comme une souveraine chargée d'administrer le royaume des morts, un rôle essentiel dans l'équilibre du cosmos. Son histoire commence avec une famille un peu différente des autres dans la mythologie dont chacun des membres jouera un rôle déterminant lors du Ragnarök, les enfants de Loki.

Selon la Gylfaginning, première partie de l'Edda en prose rédigée par Snorri Sturluson au XIIIᵉ siècle, Hel est la fille du dieu Loki et de la géante Angrboda ("Celle qui annonce le malheur"). Le couple engendre trois enfants que nous pouvons qualifier d'extraordinaires :
Fenrir, le gigantesque loup destiné à tuer Odin lors du Ragnarök ;
Jörmungandr, le serpent de Midgard qui encerclera le monde ;
Hel, appelée à régner sur le royaume des morts.
Snorri rapporte qu'Odin, averti par les prophéties que ces trois enfants causeraient de grands bouleversements, décida d'intervenir avant qu'ils ne deviennent trop puissants. Fenrir fut donc enchaîné, Jörmungandr fut jeté dans l'océan qui entoure Midgard, tandis que Hel fut envoyée dans le monde des morts pour y exercer son autorité et veiller à l'équilibre ente les vivants et les morts.
Ainsi, Hel ne choisit pas son royaume : il lui est confié par Odin lui-même.
Ce détail est important, car il montre que sa fonction participe à l'ordre cosmique voulu par le souverain des Ases. Hel n'est donc pas considérée comme une ennemie des dieux, mais une gardienne chargée d'une mission précise.
« Odin la précipita dans Niflheim et lui donna pouvoir sur neuf mondes, afin qu'elle répartisse les demeures entre tous ceux qui lui seraient envoyés, c'est-à-dire ceux qui meurent de maladie ou de vieillesse. »
Cette phrase que nous retrouvons dans l'Edda est l'une des principales sources concernant l'origine de Hel et de son royaume.
III. Hel : la souveraine du royaume des morts.
Comme introduit plus tôt, lorsque l'on évoque le nom de Hel, beaucoup imaginent immédiatement une déesse malveillante ou démoniaque. Cette vision est pourtant largement influencée par des représentations modernes et par les rapprochements effectués avec l'Enfer chrétien car il n'en est absolument pas le cas. Les textes nordiques anciens dressent un portrait bien différent : Hel est avant tout une souveraine, gardienne d'un royaume indispensable au fonctionnement du cosmos.
A l'image des Nornes qui tissent le destin ou comme Odin qui veille sur les neuf mondes, Hel remplit une fonction. Elle n'incarne pas le mal, mais une réalité incontournable à toute vie : la mort.
La principale description de Hel provient elle aussi de la Gylfaginning de Snorri Sturluson.
« Elle est à moitié noire, ou bleu sombre, et à moitié couleur de chair ; aussi est-elle facilement reconnaissable, avec un air sévère et farouche. »
Cette courte description a suscité de nombreuses interprétations dans le milieu universitaire car les termes employés par Snorri peuvent désigner à la fois un corps partagé entre le vivant et le mort, une moitié cadavérique, une moitié humaine encore pleine de vie et une peau présentant la couleur bleu-noir traditionnellement associée aux corps en décomposition. Mais les manuscrits ne permettent pas d'en savoir davantage pour le moment.
Les illustrateurs modernes représentent souvent Hel comme une femme dont un côté du visage est un squelette. Pourtant, cette iconographie est relativement récente et n'est jamais décrite de manière aussi précise dans les textes médiévaux.
Une reine, non une geôlière
Une fois de plus, contrairement aux représentations populaires, Hel ne torture pas les morts, ce n'est pas l'image que nous pourrions nous faire d'une "reine des enfers". Aucun texte ancien ne la décrit infligeant des souffrances aux défunts simplement parce qu'ils résident dans son royaume. Son rôle est plutôt d'ordre administratif et ne se limite qu'à accueillir ceux qui lui sont envoyés vers elle, leurs attribuer une demeure et gouverner son térritoire.
Autrement dit, Hel agit davantage comme une souveraine que comme un bourreau. Cette nuance est essentielle car dans les croyances nordiques, mourir de maladie ou de vieillesse n'était pas considéré comme une faute.
Dans la cosmologie nordique, chaque grande puissance possède une fonction. Les plus connus sont : Odin qui règne sur Asgard, Njörd qui protège la mer, Frey qui gouverne et influence la fertilité, Thor qui défend Midgard et ici Hel, qui quant à elle, veille sur les morts.
=> Elle participe ainsi au maintien de l'ordre cosmique.
Sans royaume des morts, le cycle naturel serait rompu car il n'y aurait aucun espace pour les accueillir (en excluant les guerrier mort aux combats biensûr). Cette conception rejoint l'idée développée par plusieurs chercheurs, notamment John Lindow, dont nous avons déjà évoqué ses travaux, selon laquelle les dieux nordiques incarnent avant tout des fonctions nécessaires à l'équilibre du monde plutôt qu'une opposition absolue entre le bien et le mal. Hel n'est donc pas la personnification de la mort elle-même. Elle en est la gardienne.
Une souveraine respectée même par les dieux
L'un des épisodes les plus célèbres de la mythologie nordique montre à quel point Hel est une puissance reconnue et surtout respectée.

Lorsque Baldr meurt via le piège de Loki avec la branche de gui, Odin ne tente pas de reprendre son fils par la force une fois qu'il fût envoyé à Helheim. Au contraire, il envoie Hermóðr, volontaire, négocier avec Hel.
Ce simple fait montre que même les Ases reconnaissent son autorité où eux ne l'ont pas.
Hel accepte d'ailleurs de rendre Baldr…mais à une condition : Que tous les êtres du monde doivent pleurer sa disparition.
Lorsque cette condition n'est pas remplie une fois de plus à cause de la perfidie de Loki, Hel conserve Baldr dans son royaume. Cette scène montre une souveraine juste qui respecte les règles de l'équilibre de la vie. Elle ne se laisse ni intimider ni séduire.
Hel est-elle donc considérée comme une déesse ?
Cette question est assez délicate car elle fait encore débat chez les spécialistes. Dans les textes médiévaux, Hel est parfois appelée simplement "la fille de Loki". Le terme de "déesse" (ásynja pou les femmes et Æsir pour les hommes) n'est pas toujours employé. Plusieurs chercheurs estiment qu'elle appartient davantage au monde des géants (jötnar) par sa naissance. D'autres soulignent que son rôle cosmique lui confère un statut proche de celui des divinités, finalement comme son père qui est lui aussi un fils de géante.
Dans la pratique, Hel est aujourd'hui généralement considérée comme une déesse dans les mouvements néo-païens reconstitutionnistes. Les historiens préfèrent cependant parler d'une figure mythologique souveraine, dont la nature exacte demeure difficile à définir pour ne froisser personne.
IV. Où se trouve Helheim dans la cosmologie nordique ?
Nous l'avons déjà évoqué mais dans cette partie nous allons approfondir un peu sa localisation. Pour comprendre pleinement Helheim, il est nécessaire de replacer ce royaume dans la vision cosmologique des anciens Scandinaves. En effet, Helheim ne peut être étudié isolément : il fait partie d'un ensemble beaucoup plus vaste, celui des Neuf Mondes (Níu Heimar, en vieux norois), reliés entre eux par l'arbre monde Yggdrasil qui les soutien.
Mais, contrairement à ce que laissent penser de nombreuses illustrations modernes, la localisation exacte de Helheim demeure l'un des sujets les plus débattus parmi les spécialistes de la mythologie nordique.
Les textes de l'Edda évoquent à plusieurs reprises l'existence de neuf mondes, sans jamais en dresser une liste définitive et précise. Les noms les plus couramment retenus par les chercheurs sont :
Asgard, demeure des Ases ;
Vanaheim, domaine des Vanes ;
Álfheim, monde des elfes lumineux ;
Midgard, le monde des humains ;
Jötunheim, terre des géants ;
Svartálfaheim ou parfois Nidavellir, lié aux nains/elfes sombres ;
Muspelheim, royaume primordial du feu ;
Niflheim, royaume des brumes et du froid ;
Helheim, domaine des morts.
Il est important de préciser que cette classification est en partie une reconstruction moderne : les sources médiévales ne présentent pas toujours ces mondes de manière uniforme.
Helheim est-il situé dans Niflheim ?
La Gylfaginning indique effectivement qu'Odin « jeta Hel dans Niflheim » et lui donna autorité sur ceux qui meurent d'autres manières que sur le champs de bataille, principalement de vieillesse, de famine ou de maladie. Cette formulation a donné lieu à deux grandes interprétations :
Helheim comme une région de Niflheim : selon cette lecture, Niflheim est le monde primordial, tandis que Helheim, à l'intérieur, en constitue le royaume des morts gouverné par Hel.
Helheim comme un monde distinct : certains auteurs modernes distinguent les deux, faisant de Helheim l'un des Neuf Mondes à part entière.
Des chercheurs comme John Lindow ou Rudolf Simek -pour les citer une fois de plus- invitent à la prudence : les textes ne permettent pas de trancher de manière définitive. La meilleure approche consiste donc à reconnaître cette ambiguïté et d'en discuter plutôt qu'à imposer une vision unique.
Les sources situent également le royaume de Hel sous les racines d'Yggdrasil. Dans la Grímnismál et la Gylfaginning, l'une des racines plonge vers Niflheim, où se trouvent notamment la source Hvergelmir et le serpent-dragon Níðhöggr, qui ronge les racines de l'arbre. Cette description peut renforcer l'image d'un monde souterrain, froid et ancien, lié aux origines mêmes de la création.
V. Le voyage des morts vers Helheim : un chemin à travers les mondes.
Dans la pensée nordique de l'époque, la mort ne constituait pas une disparition soudaine ou une rupture définitive entre le monde des vivants et celui des morts. Au contraire, les récits mythologiques la présentent comme un véritable voyage qui prend du temps, un passage progressif d'un état d'existence à un autre. Ce chemin n'était pas laissé au hasard : il suivait un itinéraire bien précis, jalonné de rivières, de ponts, de gardiens et d'étapes symboliques.
Les Eddas évoquent d'abord plusieurs éléments de ce parcours, sans toutefois fournir une description aussi systématique que celle que l'on trouve chez d'autres peuples, avec par exemple la mythologie grecque avec le Styx et Charon.
=> Les chercheurs doivent donc reconstituer ce voyage à partir de différents poèmes, de la Gylfaginning de Snorri Sturluson et des nombreuses allusions présentes dans les sagas.
Mais lors du voyage, il va falloir garder à l'esprit que cette traversée représente avant tout une transition entre deux réalités : celle du monde des hommes (Midgard) et celui des ancêtres.
Les croyances funéraires, les sépultures richement garnies et les récits mythologiques montrent que ces peuples imaginaient une continuité de l'existence après le décès. C'est d'ailleurs une idée qui apparaît dans de nombreuses sources.
Les défunts continuent parfois à protéger leur famille (voir l'article ici ). D'autres apparaissent en rêve. Quelques-uns reviennent même sous la forme de draugar, qui ressemble un peu à l'équivalent du zombie dans notre folklore.
Le voyage vers Helheim s'inscrit donc dans une conception plus large : celle d'un univers où les frontières entre le monde visible et invisible restent perméables.
Comme l'explique l'historienne H.R. Ellis Davidson dans The Road to Hel, les rites funéraires avaient précisément pour fonction d'accompagner cette transition afin que le défunt trouve correctement sa place dans l'au-delà mais surtout son chemin pour y accéder. Nous le verrons sûrement dans un prochain article.
La rivière Gjöll : première frontière du royaume des morts

L'un des premiers obstacles mentionnés dans les sources est Gjöll (Gjǫll en vieux norrois) dont le nom signifie approximativement "le bruit puissant" ou encore " la rivière grondante".
Gjöll sépare entre guillemet le monde des vivants du domaine gouverné par Hel.
Dans la Gylfaginning, Hermóðr doit franchir cette rivière lorsqu'il part chercher Baldr. Mais, contrairement au Styx grec, aucun passeur ou équivalent n'est mentionné. Le passage s'effecturait grâce à un pont qui s'appelle Gjallarbrú littéralement "le pont de Gjöll".
Snorri le décrit comme étant "couvert d'or resplendissant". Cette précision peut peut-être surprendre car nous pourrions nous demander pourquoi un pont d'or mène-t-il vers le royaume des morts ? Mais là aussi, les spécialistes proposent plusieurs interprétations.
Pour certains, l'or symbolise ici la valeur sacrée du passage.
Pour d'autres, il rappelle que le royaume des morts n'est pas un lieu maudit mais un espace cosmique digne des dieux eux-mêmes.
Dans plusieurs traditions indo-européennes, les ponts représentent la séparation entre deux états d'existence.
Gjallarbrú appartient clairement à cette symbolique car il relie en effet deux mondes sans jamais les confondre. Cette rivière quant à elle marque une frontière symbolique comme nous pouvons les utiliser en géographie pour marquer des frontières naturelles. C'est une symbolique que nous humains avons l'habitude d'utiliser.
=> Celui qui la traverse quitte donc définitivement le monde des hommes.
Móðguðr : la gardienne du pont

À l'entrée du pont Gjallarbrú se tient une mystérieuse gardienne : Móðguðr qui apparaît uniquement dans le récit du voyage d'Hermóðr.
Son rôle consiste simplement à contrôler les voyageurs et y questionne justement Hermóðr :
« Pourquoi chevauches-tu ici ? Tu n'as ni l'apparence ni la couleur des morts. »
Cette phrase est extrêmement intéressante car elle montre que les morts possèdent une apparence différente des vivants dans le folklore nordique. Elle implique également que les habitants de Helheim reconnaissent immédiatement ceux qui appartiennent encore au monde terrestre, entre guillemet qui sont encore vivant.
Móðguðr n'interdit pas le passage ici, elle demande simplement la raison de la venue du voyageur. Son comportement rappelle les divers gardiens des diverses portes sacrées présents dans de nombreuses mythologies.
Neuf nuits vers le royaume des morts
Revenons au début du voyage, avant même d'atteindre Gjallarbrú, Hermóðr parcourt un chemin durant neuf nuits. C'est un chiffre qui apparaît constamment dans la mythologie nordique : neuf mondes ; neuf nuits suspendu à Yggdrasil pour Odin ; neuf vagues donnant naissance à Heimdall ; neuf pas de Thor après avoir vaincu Jörmungandr... Et il existe sûrement encore de nombreux exemples.
Les neuf nuits du voyage renforcent donc le caractère initiatique de cette traversée. Il ne s'agirait donc pas seulement d'un déplacement géographique mais d'un voyage qui implique un réel changement sur le plan spirituel.
Les portes de Hel
Après avoir traversé la rivière pendent neufs nuits et le pont avec sa gardienne, Hermóðr atteint enfin les portes de Helheim. Les textes parlent de hautes portes fermées. Hermóðr doit pousser son cheval Sleipnir pour les franchir d'un bond.
Entrer à Helheim implique donc un effort colossal, ce n'est pas un acte anodin. Peu de vivants peuvent donc y parvenir. Dans les sources, Hermóðr est d'ailleurs l'un des rares personnages à accomplir ce voyage tout en revenant parmi les vivants.
Garmr : le chien gardien des morts

À proximité de Helheim, si ce n'est directement à son entrée, apparaît une autre figure célèbre : Garmr. Cette fois-ci c'est avec le poème Völuspá que nous trouvons sa mention plusieurs reprises :
« Garmr hurle devant Gnipahellir. »
Garmr est décrit comme un immense chien -ressemblance encore énorme avec la mythologie grec, sauf qu'ici il ne possède qu'une seule tête. Cependant, contrairement à Cerbère, Garmr joue également un rôle au Ragnarök. Il combat alors le dieu Tyr dans un affrontement où les deux adversaires trouvent la mort.- associé au royaume des morts. Il garde la grotte de Gnipahellir, située à l'entrée de Helheim étant comme une sorte d'antre lui appartenant.
Une frontière plus qu'un lieu de condamnation
Le voyage vers Helheim révèle finalement une idée essentielle dans l'image du funéraire. Dans les croyances nordiques, la mort n'est pas un jugement, c'est plutôt un passage, un changement d'état, une transformation.
La rivière, le pont, la gardienne et le chien ne servent pas à punir les défunts mais ils marquent la séparation entre deux réalités.
=> Ici, traverser ces frontières, c'est en quelques sortes quitter définitivement Midgard pour rejoindre l'ordre cosmique des morts.
VI. Helheim dans l'Ásatrú moderne.
Le regain d'intérêt induit à la fois par l'art, la culture et le besoin de retour aux sources pour les croyances nordiques au cours du XXᵉ siècle a profondément renouvelé la manière dont Helheim est perçu. Aujourd'hui, dans les différents courants de l'Ásatrú et du néopaganisme nordique, le royaume de Hel n'est généralement plus considéré comme un lieu de peur, mais comme un espace de repos, de mémoire et de continuité de l'existence, finalement c'est une vision qui se rapproche assez de ce que nous avons pu voir plus tôt dans l'article.
Il est toutefois important de rappeler que l'Ásatrú moderne n'est pas une reconstitution parfaite de la religion pratiquée à l'époque viking. Les sources médiévales sont fragmentaires et parfois contradictoires ; beaucoup ne sont pas retrouvées en raison du caractère de la transmission qui se faisait principalement par l'oral et donc les pratiques actuelles s'appuient sur un mélange de textes anciens, de recherches historiques et de reconstruction spirituelle. Il n'existe pas une seule manière de concevoir Helheim aujourd'hui, mais une diversité d'interprétations selon les communautés et les pratiquants. Il faut aussi prendre en compte que comme toute spiritualité, elle est menée à évoluer avec son temps.
L'une des conceptions les plus répandues dans l'Ásatrú contemporaine est celle de Helheim comme le royaume des ancêtres où il est vu comme l'endroit où rejoignent la majorité des défunts afin de retrouver leur famille et ceux qui les ont précédés. Cette vision s'accorde avec les découvertes archéologiques montrant l'importance du culte des ancêtres dans les sociétés scandinaves anciennes. Elle peut être aussi largement influencée par le passé monothéïste dont nous faisons partis.
Les tombes étaient souvent situées à proximité des habitations, et plusieurs textes évoquent la présence continue des ancêtres auprès de leur descendance.
Pour de nombreux pratiquants modernes.
Le culte des ancêtres
Dans de nombreuses communautés Ásatrú moderne à travers le monde, la relation avec les ancêtres occupe une place centrale. Les pratiquants dressent parfois un petit autel où sont déposés par exemple des photographies,
des bougies mais aussi des boissons offertes -comme lors de sumbels- et
des objets ayant appartenu aux défunts.
Ces pratiques ne sont pas directement décrites dans les sources médiévales sous cette forme, mais elles s'inspirent de traditions historiques attestées, comme les banquets funéraires (erfi) ou les offrandes déposées dans les tombes.
Une approche plus psychologique que l'on pense.
Depuis plusieurs décennies, certains auteurs néo-païens (comme Diana L.Paxson, Raven Kaldera, Galina Krasskova ou encore Freya Aswynn qui adopte une lecture plus ésotérique) proposent également une lecture symbolique de Helheim.
Le royaume des morts devient alors sous leurs plume une sorte de métaphore de l'introspection, des périodes de transformation, de la fin d'un cycle,
du travail sur le deuil et de de la renaissance intérieure.
Il est toutefois important de distinguer ces interprétations modernes des croyances historiques : aucune source médiévale n'affirme que Helheim représentait un état psychologique. Il s'agit d'une relecture contemporaine, qui peut avoir une valeur spirituelle mais qui ne doit pas être confondue avec la religion nordique ancienne.
VII. Les idées reçues sur Helheim
Comme beaucoup de notions issues de la mythologie nordique, Helheim est aujourd'hui entouré de nombreuses idées reçues. Le cinéma, les jeux vidéo, la fantasy ou encore certains ouvrages de vulgarisation ont souvent simplifié ou encore pire, transformé les textes anciens. Voici quelques-unes des confusions les plus fréquentes :
« Helheim est l'équivalent de l'Enfer chrétien. »
=>❌ Faux.
C'est probablement l'idée reçue la plus répandue malheureusement. Les textes nordiques ne décrivent jamais Helheim comme un lieu où tous les méchants sont condamnés à souffrir éternellement. La majorité des personnes qui s'y rendent sont simplement mortes de vieillesse ou de maladie. Il n'existe pas de jugement moral universel comparable à celui des religions chrétiennes.
« Tous les Vikings voulaient rejoindre le Valhalla. »
=>❌ Faux, archi faux.
Comme nous le savons, le Valhalla n'accueille qu'une partie des guerriers morts au combat, choisis par Odin. Une autre moitié rejoint Fólkvangr auprès de Freyja. La grande majorité de la population — artisans, agriculteurs, femmes, enfants ou vieillards — n'était pas destinée au Valhalla car non présent sur les champs de batailles. Helheim constituait donc une destination normale et parfaitement honorable.
« Hel est une déesse maléfique. »
=>❌ Faux encore une fois.
Aucune source ancienne ne présente Hel comme une incarnation du mal. Elle gouverne simplement le royaume des morts en appliquant les lois qui lui ont été confiées par Odin. Son rôle est comparable à celui d'une souveraine administrant son domaine.
« Helheim est un lieu de torture. »
=> ❌ En grande partie faux.
Les Eddas décrivent principalement Helheim comme un royaume froid, silencieux et éloigné du monde des vivants. Quelques passages évoquent aussi des régions particulières, comme Náströnd (« la rive des cadavres »), où certains criminels subissent des tourments. Cependant, ces descriptions concernent probablement une zone spécifique et non l'ensemble de Helheim. Il serait donc incorrect d'affirmer que tous les habitants de Helheim y sont punis.
« Les textes décrivent précisément Helheim. »
=>❌ Et non, pas totalement.
Les descriptions de Helheim restent relativement brèves et courtes. Une grande partie de ce que l'on voit aujourd'hui dans les illustrations modernes est une reconstitution artistique et universitaire. Les chercheurs s'appuient principalement sur :
la Völuspá ;
Baldrs draumar ;
la Gylfaginning ;
quelques sagas.
Ces textes offrent de nombreux indices, mais laissent également beaucoup de questions sans réponse.
Conclusion
Helheim est sans doute l'un des royaumes les plus fascinants de la mythologie nordique. Loin de l'image d'un enfer de flammes et de châtiments, les sources anciennes nous révèlent un monde bien plus subtil et plus calme : celui où la majorité des défunts poursuivent leur existence sous l'autorité de la déesse Hel. Son rôle n'est pas de condamner les âmes, mais de préserver l'équilibre du cosmos en accueillant ceux dont le destin terrestre est arrivé à son terme.
Au fil de cet article, nous avons découvert que Helheim est intimement lié à la vision nordique de la mort. Le voyage des défunts, le pont Gjallarbrú, la rivière Gjöll, la gardienne Móðguðr, le chien Garmr montrent que ce royaume s'inscrit dans une cosmologie riche et cohérente, où chaque monde possède sa fonction et pour le coup ici, son chemin initiatique. Les découvertes archéologiques et les travaux des historiens confirment également que les anciens Scandinaves entretenaient une relation complexe avec leurs morts, fondée sur la mémoire des ancêtres, les rites funéraires et la continuité des liens familiaux.
Il est toutefois essentiel de distinguer ce que disent réellement les sources de ce qui relève des interprétations modernes. Les Eddas, les sagas et les découvertes archéologiques ne permettent pas de reconstituer avec certitude toutes les croyances des Vikings. Beaucoup de représentations contemporaines de Helheim sont influencées par la fantasy, le cinéma, les relectures néo-païennes ET notre passif avec le monothéïsme. Cela ne les rend pas moins intéressantes, mais elles ne doivent pas être confondues avec les témoignages historiques.
Aujourd'hui encore, Helheim continue d'inspirer chercheurs, passionnés de mythologie et pratiquants de l'Ásatrú. Qu'on le considère comme un royaume réel, un symbole spirituel ou une métaphore du passage entre les cycles de l'existence, il demeure le reflet d'une conception profondément nordique de la mort : non pas une fin absolue, mais une étape dans le grand équilibre du monde. Ainsi s'achève l'article de la semaine, nous laissant sur une petite reflexion personnel où finalement la réponse se situe dans la propre conception de chacun en la mort.
Sources principales 📚
Sources médiévales
L'Edda poétique (notamment Völuspá, Baldrs draumar, Grímnismál).
Snorri Sturluson, Edda en prose (Gylfaginning).
Gylfaginning (Snorri Sturluson).
Baldrs draumar.
Völuspá.
Grímnismál.
Gesta Danorum, Saxo Grammaticus.
Ouvrages universitaires
H.R. Ellis Davidson, The Road to Hel (Cambridge University Press, 1943).
John Lindow, Norse Mythology: A Guide to the Gods, Heroes, Rituals, and Beliefs.
Rudolf Simek, Dictionary of Northern Mythology.
Carolyne Larrington, The Poetic Edda (Oxford World's Classics).
Neil Price, The Viking Way: Magic and Mind in Late Iron Age Scandinavia.
Carolyne Larrington (trad.), The Poetic Edda.
Terry Gunnell, travaux sur la religion nordique et les traditions orales.




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